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À cinq ans du Mondial 2030, le Maroc se prépare. Stades rénovés, routes modernisées, image soignée. Mais derrière les projecteurs du football, une autre réalité choque et divise le pays : la gestion des chiens errants, entre abattages massifs, peur de la rage et promesses de réforme encore inachevées.
Dans de nombreuses villes marocaines, les habitants se réveillent parfois avec un silence étrange. Des meutes de chiens qui occupaient les terrains vagues, les places ou les parkings ont disparu du jour au lendemain. Officiellement, il s’agit de rendre les villes plus « présentables » et plus sûres avant les grandes compétitions de football.
Des associations locales et internationales dénoncent cependant de véritables campagnes d’extermination. Elles estiment à plusieurs centaines de milliers le nombre de chiens tués chaque année. Ces chiffres sont difficiles à vérifier, mais les témoignages convergent : tirs la nuit, empoisonnements, ramassages suivis d’euthanasies expéditives.
Pour beaucoup de défenseurs des animaux, ces pratiques sont non seulement cruelles, mais aussi inefficaces à long terme. Et elles abîment l’image d’un pays qui, par ailleurs, se veut moderne et tourné vers le monde.
Il faut aussi entendre l’autre côté. Au Maroc, comme dans d’autres pays, la question des chiens errants et de la rage est un problème de santé publique. On recense chaque année des dizaines de milliers de morsures, souvent sur des enfants. La rage reste mortelle lorsqu’elle n’est pas traitée à temps.
Beaucoup de familles vivent donc dans un mélange de peur et de résignation. Certains parents interdisent à leurs enfants de jouer dehors le soir. D’autres jettent des pierres aux chiens pour les éloigner. Ce climat de tension alimente un cercle vicieux : les animaux deviennent plus agressifs lorsqu’ils sont constamment maltraités.
En face, des bénévoles, souvent isolés, continuent à nourrir les chiens, à les soigner comme ils peuvent, et à essayer de changer les mentalités. Ils expliquent que la plupart de ces animaux sont craintifs, pas naturellement violents. Selon eux, un chien battu se défend. Un chien respecté reste calme.
Le nombre de chiens sans propriétaire au Maroc s’explique par plusieurs facteurs qui se cumulent depuis des années.
Résultat : les chiens se reproduisent librement. Une chienne peut avoir deux portées par an, avec cinq à huit chiots à chaque fois. En quelques années, une petite population devient une grande meute.
Sans stratégie claire et continue, les municipalités se retrouvent régulièrement débordées, puis reviennent mécaniquement aux méthodes les plus rapides : tuer les animaux pour libérer l’espace public.
En 2019, un tournant semblait se dessiner. L’État marocain a signé une convention nationale pour appliquer une stratégie dite TNVR : « trap, neuter, vaccinate, return ». En français : capturer, stériliser, vacciner, puis relâcher les chiens sur leur territoire d’origine.
Le principe est simple : on ne supprime pas les animaux, on contrôle leur nombre et on les rend moins dangereux. Un chien vacciné ne transmet plus la rage. Un chien stérilisé ne se reproduit plus. Et surtout, il occupe un territoire que d’autres chiens non vaccinés ne viendront pas coloniser.
Cette méthode est aujourd’hui recommandée par l’Organisation mondiale de la santé. De nombreuses associations marocaines y croient, la défendent et se forment à ces pratiques. Des centres pilotes ont été ouverts, notamment près de Rabat.
Mais sur le terrain, la réalité reste contrastée. Faute de moyens, de formation ou de volonté politique locale, la convention TNVR est encore très inégalement appliquée. Dans certaines zones, les abattages continuent presque comme avant.
Pour améliorer son image, le Maroc met aussi en avant la création de dispensaires vétérinaires régionaux dédiés aux chiens errants. Ces centres doivent permettre d’identifier, de stériliser et de vacciner les animaux, puis de les relâcher, dans un cadre encadré et contrôlé.
Cependant, certains de ces lieux ont déjà fait scandale. Des vidéos montrant des chiens affamés, enfermés, parfois morts dans leurs cages, ont choqué l’opinion. Elles ont aussi jeté le doute sur la manière dont les budgets annoncés sont réellement utilisés.
Depuis, les responsables de ces structures assurent avoir changé de pratiques et se présentent comme des exemples de bien-être animal. Ils mettent en avant de nouveaux protocoles, du matériel moderne et une meilleure transparence. Le fossé reste pourtant grand entre les déclarations officielles et ce que de nombreux militants disent observer sur le terrain.
Pour encadrer la situation, un projet de loi sur les animaux errants a été rendu public. Son objectif affiché : protéger la population et clarifier les responsabilités. Mais certains articles ont immédiatement mis le feu aux poudres.
L’un des points les plus contestés prévoit d’interdire à toute personne de nourrir, d’héberger ou de soigner un animal errant. Les sanctions financières peuvent être lourdes pour des particuliers ou de petites associations. Pour les défenseurs des animaux, ce texte criminalise la compassion et coupe un maillon essentiel de la solution : ces citoyens qui, au quotidien, apaisent les tensions entre humains et chiens dans les quartiers.
Les autorités, elles, invoquent le besoin d’une gestion centralisée et professionnelle, pour éviter les initiatives dispersées et parfois maladroites. Entre ces deux visions, le dialogue reste tendu.
L’arrivée de la Coupe du monde 2030 donne une dimension internationale à ce débat. Des personnalités publiques, des ONG et même des figures du cinéma européen interpellent désormais la FIFA sur le sort des chiens errants au Maroc.
Pour certains militants, il s’agit d’un levier puissant. Mettre la pression au moment où le pays veut séduire le monde, c’est pousser les autorités à accélérer l’application réelle de la stratégie TNVR, à renforcer la transparence et à investir dans des solutions humaines.
Pour d’autres, le risque est inverse : à force de vouloir faire « propre » avant les grandes compétitions, les villes pourraient être tentées d’intensifier les abattages, mais plus discrètement. Tout se jouera donc sur la capacité des associations, des vétérinaires et des citoyens à surveiller, documenter, dialoguer et proposer des alternatives concrètes.
Vous n’êtes ni ministre, ni maire, ni vétérinaire ? Pourtant, vous avez un rôle à jouer. La gestion des chiens errants ne se résume pas à des décisions prises dans des bureaux lointains.
Chaque geste compte. Un pays qui prépare un Mondial ne se juge pas seulement à la beauté de ses stades. Il se juge aussi à la façon dont il traite les plus vulnérables, humains ou animaux.
Au fond, la question posée par le sort des chiens errants au Maroc est simple, mais profonde : quel visage ce pays veut-il montrer au monde, et surtout à sa propre jeunesse ? Un visage de peur et d’effacement, ou un visage de courage, de responsabilité et de respect du vivant ?